Je prends la plume après une énième bouffée d’énervement ressentie dans un All Inclusive tunisien.
Ce matin, lors d’un bain matinal, je me décide : écris, écris ton énervement et alors peut-être trouveras-tu un sens à ta présence ici.

Je sais que les All Inclusive existent en Tunisie et qu’ils y sont légion. Je sais aussi que le tourisme de masse existe et a de beaux jours devant lui. Je me pose déjà tant de questions, sur ma propre place dans cette industrie, en tant qu’autrice spécialisée sur le voyage. Je promeus certes un tourisme plus respectueux et plus responsable en tout lieu et sur tout support (dans les guides papier qui m’emploient, ici sur ce blog, longtemps pour TV5monde), mais je promeus cette industrie tout de même. Et moi-même j’ai un impact écologique certain avec mes nombreux déplacements aériens. Je suis en dissonance cognitive permanente sur ce point et à part l’arrêt total de mes activités (et de ma principale source de revenus), je n’ai pas encore trouvé de solution à l’équation. Je me console en pensant que je brûle du carbone utile et non pas du carbone futile et fais de mon mieux à chaque fois : j’écris énormément, pour soutenir des structures plus responsables et surtout pour sensibiliser à la nécessaire protection du Vivant, pour aider le plus de monde possible à développer ses capacités d’attention et d’émerveillement. Mais cela ne suffit pas, et in fine, la planète continue à se réchauffer, en partie « grâce » à mes déplacements. Je me console encore en pensant que si ce n’est pas moi, avec mes convictions, qui pars en mission pour l’écriture de ces Guides de voyage qui m’emploient, ce sera peut-être un auteur « brûleur de carbone futile et amoureux des all inclusive ». L’autrice précédente rentrait dans cette catégorie, si j’en juge la qualité du guide que j’ai repris il y a quelques années.
Tout cela ne reste que de maigres consolations, je le sais, mais je continue à me poser des questions et à faire de mon mieux.
Une fois ce préambule posé, pour se rappeler d’où je parle, revenons aux All Inclusive…
Si je rechaussais mes lunettes d’étudiante en sociologie du tourisme, voici peu ou prou comment je les résumerais : les All Inclusive fonctionnent comme une enclave étanche, conçue pour maximiser le confort et réduire la friction culturelle, où le client est isolé du tissu social environnant. Les employés doivent faire preuve d’une disponibilité constante, exécutant une performance continue de l’hospitalité.
Je n’avais pas une haute estime de ces lieux jusqu’alors, je les ai plus encore en horreur après y avoir séjourné quatre nuits en cette mission aoutienne. Quatre nuits dans deux All Inclusive différents, à Monastir puis Sousse, l’un 4, l’autre 5 étoiles. Au fil des nuits, mon effroi n’a fait qu’augmenter, et pourtant, je fuyais les hôtels tôt le matin pour mes journées d’exploration.
Un All Inclusive concentre ce qu’il y a de pire dans le tourisme : consommer un lieu ; utiliser le Vivant (eaux, sols, paysages, plages en l’occurrence, éventuels animaux) comme un décor servant son plaisir, un plaisir pensé d’avance sans aucune place pour la surprise ; utiliser les Locaux comme les personnages de ce décor servant ce même plaisir ; en avoir au maximum pour son argent, car tout est inclus bien sûr. Nous sommes ici dans la société ultracapitaliste qui se doit d’être ultraperformante… en version vacances. Ce modèle de société a tant colonisé nos esprits que rien ne doit lui échapper. Tout est pensé performance, tout devient proie pour les prédateurs-touristes. A l’exception de quelques rares plages publiques, aucun centimètre de côte marine de la région n’échappe à ces hôtels. Aucun centimètre de leur large périmètre n’est laissé naturel.
Prédation totale des lieux. Prédation totale des populations tunisiennes, dont le seul contact sera le fait d’être servi – avec les standards dits occidentaux s’il vous plait. La nature est totalement détruite, les habitats des animaux marins réduits à néant. « Les Tunisiens travaillant dans ces All Inclusive deviennent fous » me confie un ami travaillant dans le tourisme.
Côté consommation des ressources, c’est une hérésie. Alors que les Tunisiens connaissent des coupures d’eau et d’électricité depuis des semaines, ici la climatisation tourne dans les chambres vides – j’ai essayé d’éteindre la mienne en journée, elle a été rallumée en mon absence. Les piscines sont pleines et, nulle part la moindre mention d’être économe dans ses consommations d’eau ou d’électricité. Les buffets des All Inclusive me donnent mal à la tête : ici aussi, c’est outrance et démesure. Après les repas, la moitié des assiettes trop largement servies partent à la poubelle.
Il y a tant de choses encore à dénoncer : la musique hurlant à toute heure, l’usage désastreux et permanent des smartphones de 2 à 99 ans, trop peu de respect même entre clients, trop d’entre-soi… Presqu’à chaque instant, la question tourne en boucle en moi : « Tout ce CO2 brûlé pour ça ? »
Et pourtant je vois aussi des parents éreintés qui viennent sans doute ici chercher du repos après une année épuisante, je vois encore de joyeuses tablées de retrouvailles familiales…
Qui suis-je pour juger les individus ?
Pendant mon séjour, je me suis plusieurs fois reprise : comment conserver un regard neuf et curieux, en toutes circonstances et donc, même en ces All Inclusive ? Je repense à cette chère Etty Hillesum qui l’a bien gardé au-delà de tout… Et je regarde à nouveau ce même décor : le bleu superbe des cieux et des flots, le doux ressac des vagues au réveil. Et tous ces humains, quelles histoires, quel quotidien, quels espoirs derrière ces peaux rougies et ces coutumes estivales ? Qui suis-je pour juger ainsi une vie sur quelques minutes croisées autour d’un buffet ? N’est-ce pas ma propre dissonance cognitive qui s’affiche XXL ?
J’oscille ici : ce qui m’exaspère le plus, ce ne sont pas les individus, à la fois victimes, rouages et complices de ce système ultracapitaliste version vacances. Certes, ils pourraient reprendre leurs responsabilités et faire d’autres choix. Mais cela reste le système lui-même qui m’exaspère le plus et ceux à qui il profite directement, les quelques milliardaires à la tête de ces chaînes. Je ne me fais pas d’illusion, ce n’est pas ce petit article qui changera un tel système. Mais tel le colibri, je fais ma part et j’espère que ces mots toucheront certains d’entre vous et vous décourageront pour réserver ce type de tourisme.
Car bien d’autres options existent en Tunisie : séjourner dans les médinas dans de petites chambres d’hôtes, explorer les grandioses sites archéologiques romains ou s’essayer au tourisme dans cet extraordinaire grand Sud que j’affectionne tant – dans ce si beau Sahara ou dans le surprenant Dahar… Je l’arpente depuis des années, alors faites-moi confiance : la Tunisie a beaucoup plus à offrir que ces enclaves de prédation que sont les All Inclusive !

