La scène se passe sur les îles Kuriat, aux environs de Monastir, où je suis en mission d’écriture pour le guide Petit Futé Tunisie.

Ces lignes sont un extrait de mon journal de bord :
Je n’avais aucune attente.
J’étais partie de grise humeur. La simple vue de cet hôtel « all inclusive » où je séjournais me hérissait les poils… Je m’étais remonté le moral par quelque écrit et j’avais décidé, ou plutôt m’étais rappelée, de rester ouverte à l’émerveillement.
Eaux limpides, île si peu aménagée, point trop de monde pour un pic de fréquentation aoûtien… La journée avait bien commencé, une fois la plus petite des îles Kuriat accostée.

En arrivant sur l’île, je vois les bénévoles de l’association Notre Grand Bleu à l’œuvre. Je sais qu’ils sont actifs pour la protection de la nature sur cette île à l’environnement fragile, car je les ai longuement interviewés quatre ans plus tôt pour mon guide. On explique brièvement la situation aux touristes présents : les bénévoles sont en train d’extraire des bébés tortues de nids ensablés où se trouvent de nombreux œufs vides. J’aperçois de petits reptiles de loin et me réjouis pour eux, mais il y a beaucoup de touristes, je reviendrai voir les bénévoles en action plus tard. J’ai envie de vide, l’hyper fréquentation touristique aoutienne me pèse. Je me décide pour une balade en solo dans la partie peu visitée de l’île. La nature sauvage et calme qui habite les trois quarts de l’île me ravit.

Retour à la case tortue. Le travail de sauvetage des bénévoles semble terminé. Je me dirige vers la maison de l’association en quête d’explications. La jeune Zeinab m’accueille et m’explique : trois jours après l’éclosion de la majorité des œufs, les bénévoles aident d’éventuels bébés à sortir du nid où ils se retrouvent souvent coincés. Je demande si je peux voir la boîte contenant les tortues rescapés du jour. Oui, elle me dit revenir.
Zeinab arrive avec trois minuscules tortues qu’elle dépose devant moi, sur le comptoir de l’association.
Émerveillée, charmée, émue, touchée, enchantée.
“Ça ne leur fait pas de mal d’être ici, elles ont surtout besoin d’être au frais. Ici, ça leur va aussi. Elles seront relâchées ce soir et iront vers la mer quand le sable sera plus frais.”
Émerveillée. Je ne les lâche pas des yeux. Quelle grâce. Des tortues miraculées sous mon nez !
J’observe, ausculte, admire le détail délicat de leur anatomie. Leurs si fins trous de nez, leurs pâtes nageoires si précisément dessinées, leur carapace minuscule déjà si robuste.
Je laisse le vide monter en moi. Je deviens réceptacle de toute cette beauté. Gratitude-réceptacle. Quelle chance inouïe d’être, ici et maintenant.
Le temps s’étire. Des dizaines de minutes de tête à tête.
“Je peux vous laisser seules”.
Je deviens corps prière, leur envoie mon énergie. Elles en auront bien besoin, une sur mille seulement atteint l’âge adulte.
Vide en moi, grâce autour de moi, beauté devant moi.
Je suis déjà en retard pour aller manger, je dois partir.

Après une pause baignade, je reviens à la maison de l’association. La caisse pleine de bébés est posée sur le comptoir. J’en compte cinquante. Cinquante rescapées qui n’auraient pu quitter seules leur nid.
Je prie et médite à nouveau avec elles. Je suis miraculeusement seule, les groupes de touristes du jour ont déjà passé leur chemin.
Vide encore. Vide en corps.
« Tu peux en nommer une comme toi ! » me lance Zeinab. J’acquiesce en m’exécutant dans mon cœur et je me souviens qu’une tortue Aurélie existe déjà en mon honneur quelque part près de Bizerte – une tortue terrestre sur laquelle j’étais tombée dans la forêt d’Ichkeul et qui avait alors été sauvée par l’aimable propriétaire d’une chambre d’hôtes.
Plus tard, je cherche la symbolique de la tortue marine : longévité, sagesse, patience et protection. Je garde en mon cœur ces quatre vertus, qui correspondent à ravir à mes besoins du moment.
Le soir, je médite encore sur cette improbable entrevue et je sens un peu d’âme de tortue en moi. Je sais les tortues marines solitaires, à leur image, je ressens une île-monde à l’intérieur de mon cœur, où je sais que je pourrais toujours trouver refuge, en me remémorant la force de cette superbe rencontre.




