Lettre à mes fils
Avr 16, 2020 FamilleFranceLe Chemin 2

J’ouvre le brouillon de cet article sans savoir où il va me mener. Nous sommes confinés, je viens de sortir par ce frais et beau matin de printemps pour m’aérer l’esprit avant de m’attabler. Je ne sais encore sur quoi, mais je sais que j’ai le temps et la sérénité pour écrire. Je me prépare un doux café, j’allume une bougie. Que sa flamme calme et vivace guide mes mots…
Je désactive toutes les alertes. Je pose le titre « Lettre à mes fils » qui m’a été soufflé quelques jours plus tôt. Je ne suis pas sûre de savoir quoi écrire sur ce sujet… et je pense à écouter la « Lettre d’intérieur » de Wadji Mouawad que je n’ai pas pu écouter ce matin sur France Inter, en me disant qu’il m’inspirera sans doute une nouvelle fois.
Le croirez-vous ou non, sa lettre s’adresse à son petit garçon. Je suis émue, je l’écoute en entier, une seule fois, re-désactive tout, et me dresse devant la blancheur de ma page, prête à l’apprivoiser du bout du clavier.

Mes chers fils,

Je vous écris en ce lundi de Pâques 2020, alors que nous passons près de chaque instant ensemble depuis quatre semaines déjà, pendant cette période inédite et étrange du confinement. Je ne sais quel souvenir vous garderez de cette époque, mais je souhaite vous écrire aujourd’hui, depuis le cœur de l’incertitude.

Je ne sais pas.
Je ne sais pas combien de temps encore ce confinement va durer, alors que notre Président devrait s’exprimer ce soir une nouvelle fois. Je ne sais pas si nous ne perdrons pas des êtres chers pendant cette période. Aucun de vos grands-parents, je l’espère de tout mon cœur, ni aucune ces vieilles dames auxquelles je me suis attachée, comme Thérèse ou Madeleine.
Je ne sais pas si la peur ne prendra pas le dessus sur ma vie, sur nos vies prochainement. Je ne le souhaite pas, mais qui pourrait en être sûr ?
Je ne sais pas à quoi ressemblera l’après quand nous pourrons à nouveau marcher librement dans les rues, et quand nous, les adultes, seront sans doute appelés à participer au grand rebond.
Je ne sais pas tout ça.

Ce que je sais, c’est à quel point, vous mes tout-petits, du haut de vos cinq et presque deux ans et demi, vous me guidez au quotidien.
Vous êtes mes lumières de chaque matin. Grâce à vous je peux apprécier chaque journée confinée pour ce qu’elle est réellement : une grâce, un présent, une suite d’instants à façonner pour le meilleur ou pour le pire, où vous, mes enfants, vous êtes entiers, ancrés et sacrés.
Vous êtes entiers dans chacune de vos attitudes, joyeuses le plus souvent, ne demandant qu’à partager des moments heureux en famille ; entièrement tristes ou en colère d’autres fois, où vos chagrins jamais ne durent et sont toujours balayés par des soleils plus grands encore.
Vous êtes ancrés dans chaque instant, arrimés au pur présent. Vous nous permettez, à votre père et moi, d’oublier ce sur quoi l’on ne peut rien, et vous nous forcez à cueillir les roses de chaque instant, aussi limité que soit le jardin dans lequel elles s’épanouissent.
Vous êtes sacrés, comme chaque vie devrait l’être.

Ce que j’espère, pour vous mes tout-petits, et pour toute votre génération, c’est que ce confinement change notre monde.
J’espère que cette expérience, vécue simultanément par la moitié de l’humanité, peut-être plus encore, soit initiatique. Dans l’un des épisodes de son journal de confinement, Wadji Mouawad lui encore, le disait peu ou prou : ça doit bien changer quelque chose quand la moitié de l’humanité vit exactement la même expérience, quand cette moitié d’humanité rêve des songes similaires ?
Et je me demande… si le confinement pouvait être une expérience initiatique, un rite de passage ? A l’image de ces sociétés dites tribales, où il faut vivre une épreuve pour passer de l’enfance à l’âge adulte.
J’espère de tout mon cœur, et de tout mon être, que les femmes et les hommes d’aujourd’hui comprendront par l’expérience inédite que nous vivons que nous devons changer d’âge. Passer de l’âge où l’argent et la marchandisation du vivant règnent en maître, à l’âge où le vivant et la spiritualité sont sacrés. Je n’ai aucune idée du chemin à emprunter pour en arriver là, il sera, je suppose, fait de résilience, et c’est sans doute une douce folie de vouloir simplement l’imaginer.
Mais ?… Il y a quelques semaines encore l’expérience que nous partageons aujourd’hui semblait uniquement possible dans la science-fiction. Codes et certitudes ont été depuis pulvérisés et dispersés… Alors pourquoi ne pas imaginer que cette absence de certitude, de code, de mode d’emploi même, ne puisse mener au meilleur ?

Voici ce que j’espère de tout cœur, mes chers fils : que cette épreuve du confinement soit le passage nous menant à l’âge du vivant et de la spiritualité. Et j’espère que nous vivrons cet âge ensemble.

Avec tout mon amour,
Votre maman chérie.

(la photo de couverture vient du site unsplash.com)

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