Fragments de Bamako dont j’aimerais garder trace
Juin 30, 2021 Mali No responses

J’ai eu la chance de repartir récemment à Bamako. C’était mon quatrième voyage en famille là-bas.
Avec un peu de retard, voici les premières pages de mon journal de bord, un second article suivra.

Belle lecture cher.e.s ami.e.s !

4 avril, 12h26

Sous le ventilo et la chaleur de Bamako…
Chaleur lourde lourde lourde. Qui invite à la mollesse à la paresse. Je me demande si je vais réussir à écrire. Et même à danser. 40, 41 ou 42° affichés sur la météo, à l’ombre donc. Et des températures qui descendent peu en dessous de 25, 26 ou même 27 à ce que j’ai lu. Je n’en lirai pas plus, point besoin de me stresser.
Premières sensations : la chaleur, la joie la joie la joie quand je retrouve ma belle-sœur, la première de la famille vue à l’aéroport. Joie immense dans la voiture du retour de l’aéroport même si on était en train d’y griller. Joie toujours à la maison familiale. Grande familiarité à la maison.
Déjà une distorsion du temps : j’ai l’impression de ne pas être venue depuis longtemps – c’est long deux ans – et je me sens tout à fait à l’aise comme si j’étais partie hier seulement…
Grande joie de retrouver ma belle-mère, de voir mon beau-père jouer avec les enfants, de les voir si à l’aise.
Joies beaucoup.
Accablement de la chaleur aussi. A laquelle je m’étais préparée. Acceptable pour le moment, dure mais acceptable. A suivre, ne crions surtout pas victoire trop vite.
Joie aussi dans les deux petites balades réalisées : voir des gens « normaux » beaucoup plus normaux que depuis une année de crise sanitaire en France. Des sourires démasqués. Du contact, de la chaleur humaine. Rire beaucoup avec la famille.

8 avril, 18h37

Jeudi soir, déjà. Le temps file s’étire se tord et se distord déjà et encore.
« Indicible langueur. Heures sans contenu ni contours. » Ces mots d’André Gide sont si justes. Son Voyage au Congo est tellement inspirant et précis à la fois qu’il m’a donné envie de me remettre derrière le clavier pour écrire un peu…
La chaleur est à peine tombée à cette heure. 38 degrés annonce ma météo. 42 au plus chaud de la journée, à l’ombre. Et surtout ce vent incandescent.

Bamako.
La lumière différente surtout. Vive, entière, douce le matin, trop forte à midi. La poussière plus rouge dès le milieu de l’après-midi.
Les margouillats partout, semblables à de très gros lézards de chez nous ou bien arborant de superbes vives couleurs.
Le chant des oiseaux : roucoulements aisément reconnus des tourterelles et tant d’autres non identifiés. Sifflement hululement jacassement chuintement. Et cet oiseau muezzin comme l’appelle si joliment mon beau-père, qui chante à l’exacte heure de la prière chaque jour.
L’insoutenable chaleur qui alanguit ramollit endort empêche. Qui fait durer plus encore les heures. Qui fait flirter avec les limites de son corps et permet de trouver de créatives solutions pour se rafraîchir aux heures les plus ardentes – la meilleure à date : se doucher tout habillée et s’allonger sous un ventilateur ou dans un courant d’air. Pour les enfants : les laisser jouer le plus longtemps possible dans une bassine pleine d’eau !
Au mitan du jour, au pire de la chaleur, la sensation que des boules de feu courent sur et sous sa peau.
Les bon-matin, bon-midi, bonne-après-midi, bon-soir. La vie démasquée. Les gens avenants et souriants. L’absence de recul de crainte de peur de regard en biais dans les relations sociales dans la rue dans les boutiques ou chez les proches.
La danse. Tant espérée et advenue. Vivre son corps différemment sous la chaleur accablante, se laisser malgré tout surprendre par son endurance. Retrouver ses talentueux et bienveillants enseignants. Se réjouir.
Vivre un présent pur.

Le bambara, encore pour beaucoup énigmatique à mon oreille. La joie d’attraper à la volée de plus en plus de mots. Assez pour échanger quelques expressions, pas encore assez pour discuter. Se laisser toujours surprendre de la rapidité du débit des Maliens et de la répétition syllabique – tout se ressemble !
Le calme de la rue de la belle-famille. Un « village » comme dit mon aîné. Peu de voitures ou de motos, principalement des piétons. Pas de goudron mais de la poussière rouge. L’âne-poubelle qui passe le matin. Le troupeau de vaches partant paître. Les moutons encagés en bord de route qui attendent d’être croqués. Les déchets trop nombreux par terre même si le quartier est plutôt propre pour Bamako. Le muezzin qui appelle cinq fois par jour, dans cette rue comme partout à Bamako… Le soleil qui poursuit sa course plus vite que sous nos cieux. Ce thé préparé sur un réchaud à toute heure du jour et de la nuit sur un trottoir, devant une porte, dans une cour, à un carrefour. Et qui vous sera peut-être tendu.

16 avril, 7h12

La lumière rosée juste avant le lever du soleil. La ville couverte de poussière du désert paraît plus rouge encore.
Le vol de ces grands oiseaux en équipées juste avant le lever et juste après le coucher du soleil. Grues ? Hirondelles ? Flamants roses ?
Le grand manguier derrière la maison qui donne de la fraîcheur là où tous les murs ont renoncé.

Bamako chante. Ses bruits domestiques : le frottement du balai pour soustraire la poussière des cours, le manche du pilon pour préparer les aliments, oiseaux coqs et chiens qui s’époumonent les matins, les motos qui crissent et pétaradent, les meuglements bêlements braiments des vaches chèvres et autres ânes qui pour de plus verts espaces traversent le quartier ou y sont attachés.

Sur la « moto » avec un ami de la famille. Prendre part à la dense folle et dangereuse circulation, sentir sa peur monter, se rappeler que nous ne sommes que de faibles mortels et que la fin peut arriver à toute heure ici comme ailleurs. Accepter sa peur, et plus encore accepter sa vulnérabilité. Finalement s’y habituer.

Le chant des oiseaux qui m’accompagne à toute heure du jour, encore et encore. Et brutalement silence magistral à peine le soleil couché.

Ce groupe d’hommes un soir à quelques mètres de moi et que je n’ai pas vus au premier coup d’œil.
Mon mari dit « Attention on change de trottoir ! ». Je remarque les dix hommes alignés debout les mains devant le cœur, insensibles à la dense et bruyante circulation juste derrière eux. Je change de trottoir et regarde par-dessus mon épaule, bustes parallèles au sol, ils saluent Dieu d’un mouvement unique. Je les dépasse et me retourne : genoux à terre et têtes au sol. Mouvement d’un seul cœur, d’une seule foi, divinement coordonné.
Instant suspendu dans la clameur urbaine.

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