Taye Sacko, griotte du Mali : rencontre exceptionnelle !
Avr 07, 2014 AfriqueAfrique à Paris 7

Je vous propose aujourd’hui une rencontre exceptionnelle. Je vous emmène dans le monde des griots du Mali.

Nous sommes dans le salon de Taye. Trois canapés confortables, encens entêtant, sourates du Coran encadrées au mur. Nous venons de terminer un délicieux Tiébou-dien’, le riz au poisson sénégalais. Taye porte aujourd’hui un sublime boubou aux tons rose, vert et blanc. Comme à chaque fois que je la vois, elle est sublime et gracieuse. Elle a accepté de répondre à mes questions. La scène se passe en banlieue parisienne, mais c’est un voyage au cœur de la société malienne qui nous attend.

Griotte malienne

Pouvez-vous présenter ?

Je me nomme Taye Sacko. Mon travail ne consiste en rien d’autre que d’être griot. Je suis née en griot, j’ai grandi dans ce milieu et tout ce que je connais c’est la pratique griotique.

Qu’est-ce qu’un griot ?

C’est un troubadour. Certain confonde le griot et l’artiste, mais c’est en fait différent. Artiste, tout le monde peut le devenir, mais tout le monde ne peut être griot. A part un griot, personne d’autre ne peut être un griot.

Cela se transmet ? Comment cela se passe ?

Oui, cela se transmet de père en fils, de mère en fille, c’est une histoire de lignée. Ca remonte aux arrière-grands parents.

En quoi consiste le rôle de griot dans la société malienne ?

Le premier principe dans la vie d’un griot, c’est se connaître soi même, de connaître sa lignée, ses traditions et ses valeurs. Une fois ce principe accompli, le fait d’être griot consiste à rétablir la paix quand il y a des troubles dans la société, un conflit entre deux familles. Quand il y a un pays en guerre, le rôle d’un griot est de parler aux organes importants pour faire cesser cette guerre. Le griot est le garant de la tranquillité, du bon déroulement de la vie sociale, c’est un pilier dans la société. Le griot a un rôle de conseiller. Les griots sont là pour le plaisir aussi. J’ai par exemple appris à chanter depuis l’âge de sept ans avec mon père, j’ai appris tout le répertoire de griot, qui existe de longue date. Les griots chantent, mais leur rôle ne se limite pas à « pousser la chansonnette ». Au griot a été attribué le rôle de facilitateur de la paix sociale et de l’harmonie. Toute tierce personne peut venir exposer son problème auprès d’un griot.

Pouvez-vous me parler de votre parcours ?

J’ai commencé à apprendre quand j’avais sept ans. J’ai grandi avec mes parents, et c’est mon père qui est guitariste qui m’a appris les bases, à chanter sur la musique. Et ce, jusqu’à ma scolarité. Mais je n’ai pas été loin dans les études car l’aspect griotique l’a emporté, tant j’aimais cela. Chez les griots, vu que c’est toute une ethnie, il y a une sorte d’élection de « roi des griots », mon père était le chef du conseil des griots, à Kaye. C’est pour cela qu’on m’appelle parfois Djeli Kountigui Den (la fille du chef des griots). Mon père décidait de tout ce qui allait se passer, les autres griots venaient le consulter. Il y avait beaucoup de griots à Kaye, peut-être la moitié des habitants de Kaye l’étaient.

Comment vous êtes-vous retrouvée en France ?

J’ai fait de plus en plus de tournées, d’abord au Mali, puis en Afrique de l’Ouest. Un producteur m’a envoyé en France. Nous étions deux à l’époque. Et c’est comme ça que je suis arrivée, j’avais un contrat de quatre concerts. Et après je suis restée ici. C’est en 1994. Depuis, en France, j’ai continué à faire des soirées…

Comment c’est d’être griot en France en 2014 ?

De nos jours, ce n’est pas évident d’être griot. Avec la crise, les occasions pour faire appel au griot sont de plus en plus rares. Le rôle de conseil continue tout de même. Si j’entends parler d’un conflit qui oppose deux Maliens, je vais essayer de rétablir l’entente. Parfois des gens se déplacent pour me faire part de leurs problèmes, par exemple dans un couple ou entre deux familles. Et moi j’essaie de faire en sorte que la paix revienne.

Ce rôle vous plait-il ?

Beaucoup, j’aime beaucoup mon rôle de griot.

Avez vous des enfants, leur avez-vous transmis cette éducation de griot ?

Oui, j’ai sept enfants. Ma première fille a choisi une autre voie, mes garçons ne sont pas griot, mais j’ai transmis le rôle de griots à mes filles, elles chantent toutes. Et d’ailleurs une d’entre elles est très réputée au Mali. C’est Madiaré Dramé. Je suis heureuse que mes filles perpétuent la tradition. C’est comme si j’avais accompli une mission, en parvenant à leur transmettre tout ce que j’ai reçu.

Ca vous dirait de chanter pour les lecteurs du blog  ?

Cela ne me dérange pas, avec plaisir.

Que signifie ce chant ?

Dans un premier temps, j’ai rendu hommage au fait d’être griot, ce n’est pas donné à tout le monde, ce n’est pas une petite chose, c’est quelque chose de sacré, sans me vanter, je me considère comme une griotte car j’ai appris cela de ma mère qui l’a appris elle aussi de sa mère. Je vous ai ensuite rendu hommage (à mon mâri et moi-même), car vous témoignez de la sympathie à mon égard et car vous m’avez invitée à votre mariage, vous m’avez témoigné beaucoup de respect. Et je te rends aussi hommage, à toi qui a beaucoup voyagé et qui ira un jour en Afrique.

(J’ai donc eu droit à une superbe improvisation a capella…)

Avez-vous une actualité ?

Pour le moment non. Mais prochainement un concert, sans doute, avec les beaux jours…

(Je ne manquerai pas de relayer l’information en ces colonnes)

Quel message aimeriez-vous passer aux lecteurs de ce blog ?

J’aimerais lancer un appel afin que vous m’aidiez à continuer à pratiquer l’art du griot. Tout le monde se dit griot, alors qu’être griot et être artiste c’est différent. Etre griot repose sur des bases, et notamment ce rôle de facilitateur de la vie sociale. Pour que ces bases puissent exister, il faut qu’on nous facilite la tâche. S’il y a des concerts, des cérémonies, des festivités, vous pouvez faire appel à un griot, car c’est comme cela que je gagne mon pain quotidien. Donc s’il y a n’importe quelle occasion où vous puissiez faire appel à un griot, n’hésitez pas à me solliciter.

Un mot pour la fin ?

Merci beaucoup, je suis heureuse d’avoir pu parler ici. Je suis très fière de vous. Etre venue à votre mariage, pour moi c’était une grande fierté, je suis heureuse de vous connaître.

Initché kosobé Taye !

Taye Sacko

Si vous souhaitez contacter Taye, n’hésitez pas à laisser un commentaire ou à me faire un email, je me ferai un plaisir de vous donner ses coordonnées !

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7 comments on “Taye Sacko, griotte du Mali : rencontre exceptionnelle !

  1. Bonjour !

    Je faisais des recherches sur le Mali, je suis tombée par hasard sur ton blog : je n’avais jamais entendu parler de griot ou griotte, cette « profession » ou en tout cas tradition, est incroyable ! Je me trompe peut-être, mais j’ai le sentiment qu’à part des personnes proches de la culture malienne ne connaissent pas du tout. Je travaille actuellement à la réalisation d’un documentaire sur la communauté malienne de France, penses-tu que Mme Taye Sacko accepterait d’y participer ? Ou tout du moins que je la rencontre afin de lui parler du projet ? Sa perspective sur la solidarité et l’apaisement des Maliens par le biais du chant est tout à fait surprenante et réjouissante.

    Je te remercie par avance de ta réponse, et bravo pour tout le travail que tu partages sur ce blog, c’est enrichissant !

  2. Bonsoir,
    la DSP Afrique organise le 1er Octobre une conférence sur le FCFA et le Mali sera mis à l’honneur à l’occasion du centenaire de Modibo Keita père de l’indépendance. Nous souhaiterions contacter Sacko pour voir si elle souhaite introduire cette conférence par un chant à l’honneur de Modibo Keita

    Merci
    Au plaisir de vous lire

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