L’instant de grâce : le jour où j’ai dansé à 15 pour 100…
Sep 05, 2022 Art No responses

« A quinze sur scène, nous avons dansé pour cent » : je replonge dans cette incroyable soirée dansée, un soir d’été, et les sentiments sont intacts.
Je suis sur scène avec neuf de mes précieuses comparses. Manu, notre chorégraphe inspirante professeure est au chant. Quatre talentueux amis et musiciens nous donnent le tempo – et quel tempo. C’est ma troisième année seulement dans ce ballet de quinze ans d’âge. La seconde représentation à peine pour nous toutes dans ce format, l’époque covid ayant éprouvé les artistes vivants.

La veille au matin, tout m’a paru difficile, rigide, tendu. Une vieille plaie de légitimité est venue s’étaler sous mon nez.
Un autre ballet, un bien autre contexte. J’ai dix ans, je danse avec abnégation depuis quelques années déjà. On me signifie : certes je danse bien, mais non mon corps à peine enrobé ne correspond pas aux critères des petits rats. Je suis écartée du pas de deux et reléguée au fond du (placard à) ballet.
J’ai près de 40 ans, la danse malienne n’est que joie pour moi. J’expurge les résidus de ce traumatisme d’antan : je salue une dernière fois le sentiment d’imposture et le laisse filer. Je lave mon humeur à chaudes larmes et pose l’intention pour la soirée : joie, fluidité et harmonie.

Un soir d’été 2022, Cordes-sur-Ciel, brasserie Auros.
Les corps tirent, nous avons trois journées de danse intensément emplis dans les gambettes.
Jambes lourdes et cœurs légers : nos amies, nos comparses, nos presque-sœurs sont devant nous, public plus qu’acquis à notre cause. Cerise sur l’assemblée, mes parents m’ont fait la surprise d’être présents.
L’heure approche, les jambes se délient.
L’heure est là, le premier chant est entonné en chœur, dix voix un seul cœur, à qui répond une extraordinaire clameur. Les jambes se déploient, s’envolent les cœurs. La suite un pur bonheur.
Nos tableaux défilent, nos corps défient courbatures et gravité.
Sourires, chaleur, louanges, yeux étoilés : nous donnons, le public donne plus encore. Puissante alchimie énergisée énergisante.
Corps, cœurs, jambes, bras, têtes, ondulations, vibrations, sauts, pliés, déliés, ancrage, poussées et repoussées. Danse, chants, danse et danse en-corps.
Le cœur-corps de ballet n’est qu’une. Sororité dansée puissamment incarnée. La ligne scène-témoins se fond dans une profonde catharsis où tout n’est que joie. La musique est une ligne de crête qui nous hisse sur des sommets inespérés.
Respiration. Silence. Applaudissements. Suspension.
Respiration à dix corps unis. Dans un même souffle, nous repartons.
Pour un tour et pour bien d’autres.

La fin du spectacle est là. Applaudissements à tout rompre. Joie, joie, joie.
Le kéné, l’espace libre, est à celles et ceux qui le veulent. Ils sont nombreux. L’énergie du cercle est démente. Dense, palpable, explosive.
Mes larmes montent. Je mesure à cette incroyable vitalité la force de ce que nous avons créé.
Un moment de joie absolu et parfait. Un instant de grâce.

Je sais pour quoi je danse.
Je sais pourquoi je danse.
Je sais pourquoi je suis investie dans ce ballet.
Je suis à ma place, rideau à jamais tiré sur le placard classique, cœur pour toujours ouvert aux chœurs maliens.

Un immense merci à Manu Sissoko, à mes comparses sur scène Anna, Cath, Cathy, Chantal, Laetitia, Lydia, Nath, Vanessa et Souad et à toutes celles dans nos coeurs, et notamment Ami, Audrey, Fatim et Odile. Un immense merci aussi à nos talentueux musiciens Dramane, Vincent, Antoine et Lamine.

Pour continuer la danse :
– pour comprendre ce qu’est un
cercle au Mali et bien d’autres choses, écoutez cet édifiant podcast de Manu chez Airzen Radio.
– lisez mon dernier article sur le stage de danse dont il est question
visitez le site de l’Asso Pazonote (et sa page vidéo pour en prendre plein les mirettes)
– suivez Manu sur sa page Facebook

Pour les deux photos: © photofola.fr

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