Yayi Sissoko, une étoile qui danse
Nov 15, 2021 ArtMali No responses

Le 14 septembre 2021, une terrible nouvelle m’a frappée. Le décès inattendu et bien trop prématuré de ma chère professeure de danse à Bamako et brillante danseuse du Ballet National : Yayi Sissoko.

J’ai été choquée par son décès et, à chaud, je rédigeais ces quelques lignes d’hommage partagées sur les réseaux sociaux :

Je ne me résous pas à parler de toi au passé

Ma chère Yayi ma chère professeure de danse
Tu es une si grande danseuse
L’une des plus belles étoiles du Ballet National du Mali
Une bibliothèque de danses de rythmes de chants en mouvements
Une merveilleuse passeuse de culture
Une excellente pédagogue
Un lien entre la tradition et demain
Un lien entre ici et là-bas

Une lumière qui danse

Je me souviens de tes enseignements de danse juste pour moi
Ton accueil si chaleureux à chaque fois
Tes encouragements
Ton exigence
Tes gros yeux face à mes faux pas parfois
Tes éclats de rire cristallins
Tes sourires d’encouragements tant tant et tant

Moi qui pensais être ton élève encore pour si longtemps
Et maintenant n’existe plus de temps

Je ne veux pas imaginer ton corps froid à cause d’un système de santé défaillant, à cause d’un monde tant inégal
Je ne veux pas nourrir plus cette colère

Je continuerai sans doute un temps à parler de toi au présent
Et pour toujours ton souvenir dansera en moi
Et je continuerai à danser dans tes pas

Tu resteras pour toujours une étoile qui danse

Ce dimanche, j’ai essayé de regarder les vidéos où nous dansions ensemble. Je l’ai sentie : la douleur est là, intacte.

Plus jamais je ne verrai ton si lumineux sourire.
Plus jamais je ne partagerai une joie si immense et si parfaite de danser avec toi.
Me dire que ces moments n’existeront plus est si douloureux.
Je m’étais imaginée être ton élève pour des années encore, des décennies même. La mort est venue te faucher dans le plein été de ta vie, moi qui espérais tant partager ton automne et pourquoi pas même ton hiver, toujours au son des percussions.

Je n’étais pas ton intime. Pourtant nous avons partagé des moments si magnifiques : des heures et des heures d’apprentissage où j’ai eu la chance de t’avoir pour professeure pour moi seule. Je ne me suis pas employée à compter nos heures de bonheur partagé. Trois voyages en famille de trois semaines chaque fois. Et ce dernier voyage où j’ai dansé avec toi chaque matin tous les deux jours. Il faisait pourtant plus de 40° degrés. Je ne supportais rien de cette chaleur d’avril de Bamako et pourtant avec toi je dansais. Avais-je d’une certaine manière deviné que ce seraient nos dernières fois ensemble ? Jamais je n’aurais pu l’imaginer, et c’était évidemment mieux ainsi. Me le dire aujourd’hui m’aide à retrouver un léger sourire, je n’ai rien à regretter : j’ai profité de chaque instant avec toi dans son intégralité, dans l’immensité du don que tu faisais de toi.

Je pense au vide que tu laisses dans le Ballet National du Mali. Toi le pilier de ce ballet depuis des décennies. Tu en connaissais chacune des chorégraphies, tu étais le pont entre les anciennes danseuses et les nouvelles générations, entre les musiciens et les danseurs. Je sais le premier soliste des musiciens inconsolable de ton départ. Comme pourrait-il l’être ?
Je pense à tes enfants que je ne connais pas. L’un encore enfant et l’autre jeune adolescent. Désormais orphelins. Comment eux aussi pourraient-ils être consolés ?
Je n’ai aucune réponse et cela fait plus mal encore.
Ne reste que la prière. Et l’espoir que, quelque part, tu veilles sur eux.

A la relecture de cet article, un détail minuscule m’apaise. La colère m’a quittée. A l’annonce de ton décès, la frustration était terrible : te savoir morte d’une maladie que l’on aurait pu soigner si facilement en Occident. Alors que nous préparions justement ta venue pour être prise en charge en nos hôpitaux français.
Ironie du sort s’il en est : toi qui as représenté la nation malienne toute ta vie par ta danse, tu es décédée d’avoir été si mal soignée dans ta patrie. Tristissime victime collatérale parmi tant d’autres d’un État défaillant, d’un monde si inégal.
J’ai été très en colère oui. Aujourd’hui, deux mois jour pour jour après ton départ, j’ai accepté cette idée-là, même si c’était bien trop tôt: ton heure était venue.

J’ai encore du mal à nous regarder danser sur les vidéos, nous si joyeuses, toi si radieuse.
Un jour je pourrais visionner ces heures de danse ensemble avec plus de sérénité. Et je tiendrai cette promesse que je me suis faite à ton départ : nous continuerons à danser ensemble, toi dans mon cœur et moi dans tes pas.

Merci pour tout, me belle étoile Yayi.

Crédit photo © Soiny Duval

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