Penser la Chine au quotidien ?
Déc 06, 2010 La Chine au quotidien 8

Je vis en Chine depuis juin 2009, et j’y voyage depuis avril 2005. Comme vous le savez sans doute, j’y ai pas mal voyagé, je travaille au sein d’une équipe chinoise et je m’emploie à parler chinois. Je pense donc avoir une petite légitimité quand je parle de la Chine, ou du moins quand je donne mon avis sur ce pays.

Depuis que je tiens ce blog, je me suis toujours tenue à parler principalement des choses positives que je vois et vis ici, et ce, pour deux raisons: la première, c’est qu’on trouve déjà suffisamment de ressources en ligne qui parlent de ce qui ne va pas en Chine, la seconde est tout simplement par respect: je suis ici en pays d’accueil, et même si des choses me dérangent parfois, je reste une invitée.

Mais voilà, quand je parle avec mes proches, ici en Chine ou là-bas en France, je réalise souvent que mon discours est assez éloigné de ce qui ressort à la lecture de mon blog. D’où cette question aujourd’hui: comment penser la Chine au quotidien, et comment partager ces pensées ici?

Une première réponse qui peut paraître banale, mais qui est tellement vraie : plus je comprends de choses, plus il me reste de choses à comprendre – en fait, plus je comprends, moins je comprends. Quand mon ami et moi sommes venus vivre ici, je pensais avoir une  idée bien établie sur le pays, moi qui travaillais depuis 4 ans dans les échanges culturels et touristiques avec la Chine. Vivant les premiers mois à Changzhou, « petite » ville industrielle à 2 heures de Shanghai, je me suis rapidement rendue compte que j’avais fait ces années-là la promotion d’un pays et d’une culture qui existaient surtout en dehors de la Chine. Les millions d’habitants de Changzhou, comme ceux des petites et moyennes villes de Chine, connaissent très peu leur propre pays, n’ayant pas l’occasion de voyager, et encore moins leur propre histoire, n’ayant pas eu accès à une éducation le leur permettant.

Et puis, je suis venue vivre à Shanghai. Ici, comme dans les grandes villes de la côte Est chinoise, les chocs sont beaucoup moins forts. Les Chinois ont un meilleur accès à l’éducation, ils sont aussi plus habitués au contact avec l’étranger. Shanghai, même si elle a aussi une vraie identité chinoise, est par beaucoup d’aspects plus internationale que Paris, on y croise beaucoup de gens différents, on y parle beaucoup de langues, c’est une ville en perpétuel renouveau, en perpétuelle redéfinition de soi-même.

Et puis, j’ai continué à voyager en Chine, pour le plaisir surtout, pour le travail aussi. J’ai vu tant de différences d’une région à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un Chinois à l’autre. On ne peut pas penser la Chine, on ne peut penser la Chine qu’au pluriel. Cela ne facilite rien à la situation…

Je ne peux pas dire j’aime ce pays, trop de choses m’échappent, trop d’incompris persistent malgré mes efforts. Comment la vie humaine peut-elle avoir si peu de valeur? Comment l’argent peut-il être une valeur suprême absolue? Comment l’éducation, la santé peuvent-ils être autant négligés par le gogov. et laissés aux mains d’une oligarchie capitaliste? Comment une bonne partie des Chinois peut-elle encore croire au email hidden; JavaScript is required? Comment peut-on accepter que la plus grande partie de la population chinoise soit laissée dans l’ignorance? Comment un tel gogov., email hidden; JavaScript is required seulement dans ses rouages email hidden; JavaScript is required et si injuste au quotidien, peut-il prendre tant de place dans notre monde globalisé? Comment l’environnement, l’eau, les sols et l’air, peuvent-il être sacrifiés pour le droit de quelques-uns à s’enrichir? Mais d’un autre côté, comment organiser un pays à plus d’un milliard de personnes?

J’admire le peuple chinois pour son optimisme à toute épreuve, son énergie, sa spontanéité, sa bonne humeur permanente, son sens de l’accueil et de la famille… J’aime la diversité de la Chine, l’idée de pouvoir passer une vie à découvrir ce pays-continent, ses gens si différents, ses paysages si grandioses, son architecture si différente. J’aime la langue chinoise, radicalement différente, où une autre vision du monde se lit dans ses caractères. J’aime pouvoir être surprise tous les jours, remettre en question mes idées préétablies, jouer avec les limites de mon ouverture d’esprit.

Mon quotidien reste donc rythmé par l’alternance entre joies de la découverte et questionnements sans réponse. L’avenir me permettra sans doute d’avoir plus de réponses, mais elles sont totalement imprévisibles à mes yeux qu’elles soient apportées par le gogov. ou peut-être par le peuple lui-même…

Au plaisir de lire vos avis à ce propos !

8 comments on “Penser la Chine au quotidien ?

  1. Bonjour,
    Je partage aussi un point de vue comparable au tien et je suis aussi intrigué par le fait que les chinois acceptent les réformes et les mutations tres rapidement. A bien y penser, les conditions de vie de 1980 et de 2010 sont radicalement différentes, mais cela est plutot bien vécu par la plupart des chinois, voyant un futur s’améliorer… et ayant aussi des attentes de liberte, de justice et d’egalite.
    La relation du peuple avec le gogov est tres eloignee et c’est pour cela qu’internet est un moyen d’expression qui permets de corriger les inegalites, les scandales les plus criants.
    Il y a d’ailleurs un dicton chinois du style:
    si tu veux te prouver que tu es riche, va dans le Yunan (tu trouveras toujours plus pauvre que toi)
    si tu veux te prouver que tu n’as pas de pouvoir, va a Pekin (tu verras que tu n’as aucun pouvoir face au gogov)

  2. Salut Aurélie,

    Je ne prends jamais assez le temps de lire tes articles, mais celui-ci m’a bcp plu.. You are raising interesting issues and all the wonderful yet disturbing things about ChinaS.
    Fully agree; there is not one China, but many several ones!

    Bisous, Crystelle xxx

  3. Merci pour ton commentaire Kulong, édifiant ce dicton chinois en effet, je ne connaissais pas…

    Merci Crystelle pour ton comm… Et on vous attend toujours par ici 😉

  4. Je tombe par hasard sur ton site, et c’est un grand plaisir. Habitant à Shanghai, je partage pas mal de tes impressions et de tes questionnements, même si j’en ai d’autres qui vont de pair avec ma propre histoire en Chine.
    Tu as au moins essayé de résoudre une question qui taraudent beaucoup d’autres personnes : « Comment écrire sur la Chine ? » quand on y vit, et j’avoue ne toujours pas avoir trouvé le chemin. Le « quand on y vit » me semble important, parce qu’il souligne cette relation qui existe entre nous et un ailleurs dans lequel nous sommes plongés et qui, comme tu le dis, nous échappe largement. Reste alors le discours scientifique, universitaire, mais qui ne s’embarrasse pas de ces questions émotionnelles. Reste donc que cette question de l’écriture me semble centrale dans le fait de « parler de dans ».
    Au plaisir de te lire,
    马克

  5. Merci Micha pour ton commentaire, et bienvenue sur ce blog!
    Comment écrire sur la Chine en effet aussi une grande question. Je me demande souvent si le ton avec lequel j’écris est assez respectueux tout en restant fidèle à ce que je ressens.
    Un blog n’est qu’une première étape, ce format permet d’écrire de courts articles, et régulièrement: c’est je pense le moyen le plus facile pour écrire sur ce vaste sujet. Tu dis « ne pas avoir trouvé le chemin », je te conseillerai surtout d’essayer: c’est en forgeant…
    @ bientôt !

  6. Je note juste que l’écriture sur la Chine de personnes vivant dans le pays se cantonne souvent au principe du témoignage, du journal (ce que tu fais aussi, d’ailleurs), ce qui me semble limité dans la mesure où les questions posées sont souvent les mêmes mais où les (tentatives de) réponses sont souvent absentes. Autre aspect : au-delà de l’analyse d’un sujet particulier ou de la recherche universitaire (d’ailleurs, si la sinologie existe, il n’existe pas de « francologie », soit dit en passant), on peut remarquer que l’écriture contemporaine de fiction par des étrangers sur la Chine existe (Stéphane Fière par exemple) mais qu’elle est souvent maladroite, qu’elle essaye d’évacuer la présence de l’auteur (ayant eu un contact, quel qu’il soit avec la Chine) ou non. Il me semble effectivement que la fiction est un point de départ intéressant pour dépasser le journal ou le témoignage, mais le « comment » reste une épine problématique.
    Ceci dit, je dérive et je l’admets bien volontiers : mais je t’avoue que je ne crois plus trop dans le témoignage/description comme tentative de compréhension de cet « ici ».
    Et par ailleurs, tu as raison : c’est en forgeant… mais avant d’être forgeron, il faut savoir si l’on ne préfèrerait pas être pâtissier.
    Au plaisir,

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