Julien Masson, rencontre autour de « Voix d’Afrique »
Déc 16, 2014 AfriqueArt 4

Comme vous vous en souvenez peut-être j’ai eu la chance de participer au festival du Grand Bivouac en octobre dernier. Une première pour moi (enfin presque, puisque j’avais déjà assisté à la Villa du Grand Bivouac), où j’ai pu avoir de belles surprises documento-voyageuses.
Parmi elle, la découverte de Voix d’Afrique, une excellentissime documentaire sur les relations franco-africaines. Derrière la caméra, Julien Masson qui était justement un des résidents de la Villa suscitée. Il a eu la gentillesse de bien vouloir répondre à quelques-unes de mes questions.

Julien Masson

Rencontre :

Comment as-tu commencé à t’intéresser à l’Afrique ? Quelle place occupe ce continent dans ta vie ?

En fin de 1ère, j’ai quitté le système scolaire de façon un peu prétentieuse, afin de découvrir le monde par moi-même. Un an après, je suis parti au Bénin. Ce voyage a changé ma vie car il m’a permis de faire la paix avec l’enfant en moi. Celui que j’étais en train de trahir, que l’école, la société, souhaitaient dompter. A mes 20 ans j’avais passé presque un an en Afrique, côtoyant des exilés politiques, des réfugiés, des enfants des rues et des artistes engagés qui payaient souvent cher leur envie de s’exprimer contre un système injuste et répressif. Ces rencontres, ces moments de vie partagés, ces sourires, ces pleurs, ces visages, ces moments de joie où la vie semble chanter sa grâce comme ces instants graves où la laideur du monde vous gicle à la gueule, tous ces instants vécus sur le continent, m’ont lié à lui à tous jamais. Lié à ces cultures, à ces vies, à cette riche et douloureuse histoire souvent entremêlée avec celle de mon cher pays natal.

Si tu devais résumer Voix d’Afrique en quelques mots … ?

Du Congo au Togo, entre dictatures, répressions et difficultés économiques, l’Afrique francophone peine à s’exprimer. Voix d’Afrique, par le biais du témoignage de six artistes engagés et celui de l’économiste spécialiste des pays émergents, Jean-Joseph Boillot, nous fait voyager à travers l’histoire de ce continent, entre ses problématiques et ses aspirations.

Dans ce documentaire, tu as choisi de donner la parole à des artistes uniquement, pourquoi ?

Tu oublies Jean-Joseph Boillot, qui sans doute possède un ou plusieurs talents d’artiste (déjà celui d’écrivain!), mais qui est présent dans le film en tant qu’économiste spécialiste des BRICS et de l’économie africaine en général !

Mais je comprends bien ta question ! Les médias, les politiques, les oligarques, ne représentent rien ni personne si ce n’est que leurs propres intérêts ou ceux de la haute finance. Les artistes engagés sont souvent la voix du peuple. C’est encore plus vrai dans des pays où la liberté d’expression n’existe pas. Les artistes africains ne vivent que rarement décemment de leur art et lorsqu’ils y arrivent c’est après de longues persévérances qui ne les laissent pas indemnes. Ils vivent leur art avant de vivre de leur art. Ce sont des battants qui se donnent la mission d’aider au changement des consciences, coûte que coûte, et le prix de cette lutte est souvent élevé. J’aimerais préciser ici, en hommage à leur courage, que sur les 6 artistes, un vit en exil depuis 10 ans (des amis et membres de sa famille ont été torturés), un autre a été enlevé séquestré et torturé, il est aujourd’hui porté disparu, un troisième a été emprisonné plusieurs semaines.

Où peut-on voir Voix d’Afrique ?

J’aimerais projeter le film le plus possible en festival et autres. Je crois que le faire « vivre » en festival est important car c’est une porte pour les débats et les échanges. J’ai peur qu’en le laissant libre sur internet dès le début, le film s’étouffe (souvent les festivals refusent les films qui sont en libre accès). Je suis donc actuellement à la recherche de festivals tant en France qu’en Afrique ou même en Espagne. Mais je suis aussi ouvert à d’autres types de diffusions. Nous sommes en train d’organiser avec l’association G4P une série de soirées de projections de documentaires autour d’apéros et de débats – dans un sens ou dans l’autre! Voix d’Afrique sera sûrement un des premiers que nous projetterons. Sur mon site internet seront présents toutes les futures dates de projections.

Pour ceux qui ont envie d’approfondir la question, quelles lectures ou quels films recommandes-tu ?

Impossible d’en faire une liste tant il y a d’auteurs et de réalisateurs qui ont traité directement ou indirectement ces sujets. Surtout que les problématiques traitées ont diverses origines, politiques, économiques, historiques, culturelles etc.
Si je devais donner quelques pistes de réflexions, commençons pour approfondir la question par l’association Survie qui est très informée sur le sujet, informe quotidiennement sur son site et sa page Facebook. L’association comprend une riche bibliographie. Notamment des œuvres collectives ainsi que toute la bibliographie de son fondateur, François Xavier Verschaves (« La Françafrique : le plus long scandale de la république » ; « Noir silence » ; « Noir procès : offense à chefs d’état » ; « Noir Chirac » ; « De la Françafrique à la Mafiafrique » etc.)
De nombreux autres livres ont été écrits sur des faits précis comme « un génocide sans importance, la Françafrique au Rwanda » de Jean-Paul Gouteux et des documentaires comme « La raison d’état » de Patrick Benquet ou « Le point de vue du Lion » de Didier Awadi qui participe d’ailleurs à « Voix d’Afrique ».

Vous pouvez aussi suivre par pays, en cherchant sur google. Chacun des pays traités a vu naître ces dix dernières années des plateformes d’informations sur internet échappant à une certaine censure. Au Togo, au Congo, en RDC, en Côte d’Ivoire, au Mali etc. et au Burkina qui a d’ailleurs une actualité forte intéressante en ce moment avec le mouvement populaire (voir le balai citoyen créé par l’artiste Smokey) qui a réussi à mettre dehors Blaise Compaoré pourtant historiquement soutenu par la France depuis l’assassinat de Thomas Sankara (plusieurs documentaires sur Sankara ont été réalisés).

Pour un point de vue économique sur le continent vous pouvez lire « Chindiafrique » de Jean-Joseph Boillot qui lui aussi participe à Voix d’Afrique.

Pour la RDC, les documentaires et films « Mobutu roi du Zaïre » réalisé par Thierry Michel, « Lumumba, la mort d’un prophète » réalisé par Raoul Pek ou encore le film « Lumumba ». Pour ce qui est de la guerre dans l’est du pays qui a fait plus de 6 millions de morts, le documentaire « La vérité dévoilée » et « Blood in the mobile » de Frank Poulsen, la revue Ingeta etc.mais il y en a bien d’autres encore…

Il est important aussi pour comprendre plus profondément les problématiques, les enjeux, les difficultés et les aspirations, de se pencher plus précisément sur l’histoire de l’Afrique, des colonies, et de la diaspora. Les œuvres du courant de la négritude sont en ce sens indispensables (Frantz Fanon, Aimé Césaire etc.)

julien-didier

Julien Masson & Didier Awadi

Revenons à toi, quels sont tes projets?

Comme je le disais, diffuser Voix d’Afrique tout en continuant de récolter des témoignages pour une éventuelle suite. Déjà le pionnier du rap africain, le Sénégalais Didier Awadi a rejoint les autres et apparaîtra dans une version un peu plus longue du documentaire.

Sinon je suis actuellement au Sénégal où j’enquête, depuis début septembre, sur les tirailleurs sénégalais durant la Seconde Guerre mondiale en voyageant sur leurs traces. Allant à la rencontre des survivants, de leurs familles, de leurs descendances, des historiens, des chercheurs, des témoins directs ou lointains, des contemporains et de leurs mémoires, afin de participer à faire revivre ce pan de l’histoire qui tombe doucement dans l’oubli.

Ce projet s’appelle Mémoire en Marche, sur les traces des tirailleurs sénégalais et de la libération de la France. En plus d’un film documentaire et d’une exposition, cette enquête est partagée avec l’ensemble des classes d’un collège français, celui d’Ugine (73) et sert de fil conducteur aux travaux pédagogiques des élèves dans les matières de français, d’histoire-géo, de SVT, arts plastiques et musique. Une façon d’apporter le voyage sous forme d’enquête historique dans les établissements scolaires afin de lier entre elles les matières, les rendre plus vivantes et concrètes.

Connaitre l’histoire permet de comprendre le présent. J’ose croire qu’une réelle connaissance des liens historiques entre nos différents pays ou continents permette de mieux comprendre et apprécier la diversité de notre pays.

Aurais-tu un dernier message à passer aux lecteurs de ce blog ?

Je crois qu’il est temps de redevenir des enfants, de rajeunir notre monde, de rêver de nouveau, de rêver les yeux ouverts sur le présent, de concrétiser nos rêves de gosse, de chanter, de rire, de croire en la force de nos rêves, de vivre pleinement, de vivre à en mourir !

Ne plus baisser les bras, s’indigner de chaque injustice, se rebeller devant chaque inégalité, prendre conscience de l’effet papillon, regarder au loin, regarder devant soi, regarder en soi, affronter le monde avec lucidité, avec sincérité, avec courage et entrer dans sa vie. Dans sa propre vie. S’emparer du temps, s’affranchir de l’illusion de notre système, ébranler nos certitudes, balayer nos peurs, et chevaucher jusqu’à l’horizon sans jamais douter qu’un jour brillera le soleil.

Et bon vent à tous.

Julien Masson

Un immense merci à Julien pour le temps accordé et la générosité de ses réponses. Vous pouvez le retrouver sur son site, www.julien-masson.fr.
Et en attendant de découvrir Voix d’Afrique en entier, voici le teaser du film :

Ce sujet vous parle-t-il ?
Au plaisir de lire vos impressions à ce propos dans les commentaires…

PS: et le site du Festival du Grand Bivouac, c’est par là !

4 comments on “Julien Masson, rencontre autour de « Voix d’Afrique »

  1. Merci pour cette belle découverte, c’est magnifique ce qu’il fait ! J’espère que ce documentaire aura le succès mérité et permettra aux gens d’ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe dans le monde actuel.

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