Je vous racontais il y a peu mon immense bonheur de danser avec le Ballet National du Mali. J’ai voulu en savoir plus sur cette institution. Après quelques recherches sur le vaste web, je suis tombée sur les travaux d’Elina Djebbari. Elle a accepté de répondre à mes questions pour partager avec vous sa connaissance du fameux Ballet.
(Et promis, je vous raconte très vite les suites de mon voyage à Madagascar et ma découverte -de choc- d’Haïti !)

Rencontre !

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Elina, qui êtes-vous ?

Je m’appelle Elina Djebbari et je suis ethnomusicologue, c’est à dire que je cherche à comprendre le rôle social de la musique et de la danse dans certaines sociétés. Je me suis spécialisée sur les musiques et danses du Mali auxquelles j’ai consacrées ma thèse de doctorat et depuis plus récemment, j’ai entamé de nouvelles recherches au Bénin, au Ghana, au Cap Vert et à Cuba.

Quel est votre rapport à la danse malienne et comment est venue l’idée de réaliser une thèse sur le Ballet National du Mali ?

Tout a commencé par le fait que j’ai voulu apprendre à jouer les percussions ouest-africaines que sont le djembé et le dunun. J’ai pris des cours là où j’habitais à l’époque, en banlieue parisienne, et il se trouve que le professeur qui nous enseignait le djembé et les dunun avait lui-même des relations étroites avec un grand maître malien du djembé, François Dembélé, qui avait été soliste du Ballet national du Mali pendant près de 20 ans.
Un stage fut organisé au Mali et j’ai pu y participer. Lors de ce stage qui mêlait des danseuses et des percussionnistes, j’ai tout à coup eu envie de me retrouver aussi du côté des danseurs et pas seulement derrière les tambours.
A partir de ce moment, j’ai donc pratiqué à la fois la danse et les percussions, apprenant les pas et les rythmes simultanément. A cette époque, je suivais des études d’histoire de l’art à l’Ecole du Louvre où je m’étais spécialisée en art africain tout en ayant pour objectif de devenir ethnomusicologue.
Quand le moment est venu de devoir orienter mon parcours universitaire en ce sens au niveau du master puis du doctorat, j’ai donc proposé un projet de recherche prenant le Ballet national du Mali pour objet d’étude.
Je suis donc retournée au Mali pendant de longues périodes pour ma thèse, totalisant plus de 18 mois de présence sur le terrain.

Elina

(c) modernmoves.org

Comment définir le Ballet National du Mali ?

Le Ballet national du Mali est une institution d’Etat, la plupart des membres qui le constituent, c’est-à-dire les musiciens, les danseurs et le(s) directeur(s), sont des fonctionnaires de l’Etat.
Le Ballet a une longue histoire car il a été créé au lendemain de l’indépendance du pays, acquise le 22 septembre 1960, en même temps que d’autres institutions artistiques : l’Ensemble instrumental, l’Orchestre moderne, l’Ensemble dramatique. Ces institutions devaient garantir la mise en valeur et la préservation des différents aspects culturels du Mali (musique, danse, théâtre).
Ces troupes artistiques jouaient un rôle fondamental dans la conception des politiques culturelles et dans la définition de l’identité nationale malienne. Le Ballet national devait ainsi avoir à son répertoire des danses provenant des diverses régions du Mali afin de pouvoir représenter les différentes populations présentes au sein des frontières du pays.

Comment le Ballet National a-t-il évolué depuis sa création et que représente-t-il aujourd’hui ?

Le Ballet a évolué au gré des différents régimes politiques qui se sont succédés au Mali et son répertoire s’est enrichi progressivement tout en prenant la marque des différents directeurs qui l’ont successivement dirigé depuis plus de cinquante ans. Le Ballet a connu une période faste dans les années 1970 et 1980, marquée par des grandes tournées internationales.
Il a ensuite subi une crise majeure au début des années 1990 lors du retour à la démocratie, après la chute de la dictature militaire du Général Moussa Traoré qui avait pris le pouvoir en 1968 après un coup d’Etat. Le Ballet a alors perdu les trois-quarts de son effectif suite à l’application des plans d’ajustements structurels mis en place par le FMI et la Banque mondiale pour réduire la dette des pays africains. Les réductions budgétaires drastiques à l’égard du domaine culturel en général et du Ballet en particulier ont entraîné de nombreux problèmes : réduction des effectifs, appauvrissement du répertoire, programmation de plus en plus rare…
Parallèlement, de nombreuses troupes de ballet privées se sont développées et le Ballet national a donc perdu progressivement son rôle de premier plan tandis que des troupes plus jeunes se mettaient à occuper le devant de la scène. Un peu plus tard, le développement de la danse contemporaine au Mali a également entraîné une autre forme de concurrence.
Le Ballet national est donc en déclin par rapport à son âge d’or mais il reste cependant un modèle pour les jeunes générations de danseurs car il est considéré d’une certaine façon comme le détenteur des traditions chorégraphiques du pays.

Comment les danseurs sont-ils considérés au Mali ?

Les jeunes générations de danseurs sont certainement un peu mieux considérées que les précédentes même si une certaine stigmatisation demeure. Il n’est pas forcément aisé pour la société malienne de considérer la danse comme un métier, une profession. Il est au contraire plutôt considéré que la danse n’est pas quelque chose qui s’apprend mais que l’on aurait en soi, de façon innée.
Les danseurs qui persévèrent dans ce domaine racontent souvent les sacrifices et les tensions familiales, voire les ruptures, que leur choix a pu entraîner. La volonté de s’adonner à la danse peut être encore plus mal vue pour les jeunes femmes.
De manière générale, la situation est difficile pour les artistes au Mali et peut-être plus encore pour les danseurs. Cependant, ceux qui parviennent à faire de la danse leur principale source de revenus et à voyager grâce à elle deviennent des figures de réussite sociale.

Un mot pour la fin ?

Je vous remercie beaucoup de vous être intéressée au Ballet national du Mali et par ce biais à mes travaux et je vous souhaite de continuer à profiter pleinement de vos aventures en terre malienne !

Un immense merci à Elina pour avoir pris le temps de répondre à mes questions !
Voici deux liens qui mènent à son profil académique ici & !

6 Responses to “Les dessous du Ballet National du Mali”

  1. Tara B. dit :

    Merci pour cette passionnante interview qui nous fait voyager encore avec le Ballet National du Mali !

  2. angelilie dit :

    beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.

  3. Anne dit :

    Réduire la dette en faisant disparaitre l’art… ça me fait grincer des dents…

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